• Caroline de la Garanderie

Le poids du déni (deuil périnatal)

Mis à jour : 31 déc. 2020

Je me souviens de cette femme venue me consulter avec l’objectif de perdre du poids. Un objectif précisément estimé à 18 kilos. Pas un de plus, pas un de moins.

Appelons-là Charline, 36 ans, mariée, 3 enfants, un travail épanouissant, des amis et une famille agréable, un régime alimentaire correct, pas d’antécédent familial d’obésité.

Une fois les questions de base posées pour évaluer son contexte, une petite voix intérieure m’invite à écouter son histoire. Qui certainement ne s’étant pas déchargée à travers des mots (pensés, prononcés, écrits), s’exprime continuellement par le biais du symptôme poids.


Alors en préambule, je demande à Charline de fermer les yeux. Et en partant de l’émotion qu’elle ressent ici et maintenant, je valide qu’elle est bien connectée à son corps.

Elle est concentrée, attentive. C’est avec joie que je la guide dans la découverte de son VAKOG (Visuel, Auditif, Kinesthésique, Olfactif, Gustatif) et je lui laisse le temps d’explorer cette manière de ressentir, toute nouvelle pour elle.

La première séance se termine de cette manière, avec pour prescription de renouveler quotidiennement son exploration intérieure, via les différents canaux.


Elle revient en séance une quinzaine de jours plus tard. Je fais un point rapide, puis je lui demande de me raconter sa vie. Ou plutôt la vie de ses kilos. Les yeux fermés. En se connectant à son ressenti.

De mon côté, je commence à dessiner une frise chronologique sur la longueur d’une feuille de papier. J’ai en tête de noter la ou les périodes de prise de poids pour ensuite lui montrer cette évolution (Charline est principalement visuelle) et dans un second temps, travailler sur le ou les événements liés.


Elle se souvient bien de son enfance, heureuse et entourée.

Elle avance. 10 ans. Adolescente. Etudiante. 20 ans. Tout est globalement ok.

Rencontre avec celui qui allait devenir son mari ok. Début de la vie professionnelle ok.

Elle avance encore. J’annonce maintenant année par année. 21 ans. 22 ans. 23 ans. Là, ça grince. Les larmes coulent, elle ne comprend pas pourquoi. Une grande tristesse prend toute la place. Elle la situe dans son ventre, en bas du ventre. Et puis un flash ! Elle se rappelle de ce premier bébé qu’elle a porté. Quelques semaines. Et qui « n’est pas resté.» Une fausse-couche.

Je lui laisse du temps pour que son corps de souvienne. Qu’elle aussi se souvienne. Du temps pour prendre conscience de ce qui s’est joué à l’époque pour elle, pour pleurer, pour évacuer : « On m’a dit, c’est rien une fausse-couche, t’en auras d’autres. Mais moi, c’était mon bébé ! »

« Et puis, j’ai bien compris qu’on attendait de moi que je n’y pense plus et que j’avance. Alors c’est ce que j’ai fait. »


On reprend, sur son accord et à son rythme.

24 ans, d’autres larmes encore. Je note sur la frise chronologique la seconde fausse-couche.

25 ans, une troisième fausse-couche.

28 ans, une quatrième fausse-couche.

30 ans, une cinquième fausse-couche.

33 ans, une dernière fausse-couche, la sixième.


Et 3 bébés arrivés à terme, en pleine santé, à 26, 31 et 34 ans. Des rayons de soleil ? Oui bien sûr. Et pourtant, tellement d’inquiétude aussi, de suivi médical, une forme de détachement pendant la grossesse, de la culpabilité à «essayer de ne pas trop y croire. »


Je lui demande d’ouvrir les yeux. Elle est épuisée, vidée, mais je sens qu’il faut poursuivre cette séance. En silence, je lui tends la frise chronologique à laquelle j’ai ajouté de la couleur, une pour chacun de ses bébés.

Doucement, elle prend conscience qu’elle est la mère non pas de 3, mais de 9 enfants.

Son histoire personnelle se modifie : elle commence à inscrire chacun de ses bébés dans le déroulé de sa vie.

Elle se rend compte aussi de la signification de ces 18 kilos : 3 kilos par bébé, comme un souvenir gravé profondément dans sa chair. L’entourage, la vie lui ont demandé d’oublier, son corps ne s’y est pas résigné.


Au début de la troisième séance, elle m’annonce avoir parlé, longtemps, à de multiples reprises, avec son mari. Que ça lui a fait du bien. Et à lui aussi. Ils ont pleuré ensemble, se sont pris dans les bras, ont échangé leurs souvenirs, leurs ressentis, comment ils ont vécu et traversé cela.

Ils ont décidé qu’ils parleraient de leurs « anges » avec leurs enfants. Pour que ces bébés existent et ne soient pas un secret de famille.

Elle sourit et je trouve ce sourire merveilleux. Pour tout ce qu’il implique.


Je lui propose de rencontrer, sous hypnose, chacun de ses bébés. De les considérer individuellement, l’un après l’autre.

Je lui propose des exemples et l’invite à utiliser ceux qui ont du sens pour elle, à inventer ceux qui ont du sens pour elle : donner un prénom, personnaliser, prendre dans les bras, bercer, parler doucement, chanter une berceuse… Pour offrir à chacun de ses 6 bébés une place en elle, à la fois symbolique et réelle.

C’est l’une des plus belles séances que j’ai vécues, tout en délicatesse, dans le calme, l’observation attentive, une intense connexion.


Pour Charline (qui a poursuivi cet accompagnement sur quelques séances encore), ce travail a représenté une ouverture, une libération, une cicatrisation. Par la découverte et l’acceptation de son histoire personnelle, l’histoire de ses kilos, l’histoire de ses bébés.

Note personnelle :

ll me semble que c’est précisément lors de cette séance de rencontre entre Charline et ses bébés que j’ai décidé de me spécialiser dans l’accompagnement des deuils.

Ainsi par une expérimentation répétée et les feedbacks, j’ai constaté que couper le lien avec le défunt est contre-productif. Je dirai même nocif.

En effet, par le processus du deuil, le lien se transforme, inéluctablement : il passe d’un lien extérieur (celui que l’on vit dans nos échanges humains) à un lien intérieur.

C’est cette transformation que j’accompagne en séance.


Si l’on y réfléchit de plus près, il est déjà assez douloureux d’être coupé « dans la vie réelle » de la personne que l’on aime et qui est décédée. Alors qui est-on en tant que thérapeute pour décider de couper également le lien intérieur ?!


Alors oui, lors d’une séance on peut inviter un consultant à dire au-revoir à un défunt, en précisant bien que l’on dit au-revoir à la personne « dans sa peau humaine » et non à qui elle continue d’être à l’intérieur de soi, à comment elle continue de vivre à l’intérieur de soi et que l’on peut échanger avec elle si cela fait du bien. Et qu’en règle générale, tout ce qui fait du bien à l’intérieur de soi, justement c’est BIEN.


Et non, lors d’une séance, on ne se permet jamais de couper le lien. On accompagne son consultant à le réinventer, à le transformer, à le poursuivre. Autrement. Toujours. Article écrit pour la revue professionnelle d'Hypnose Le Pendule n°3.

>> Découvrir Le Pendule <<


>> Réserver votre séance <<



  • Instagram
  • Facebook
  • Youtube
  • LinkedIn Social Icône

©2020 par Caroline de la Garanderie